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Comment utiliser l’urine au potager, cet excellent engrais, naturel et gratuit ?

Urine au potager : guide pratique pour fertiliser naturellement et gratuitement

par Antoine de France Serres

Le

Malgré les réticences, l’urine est l’un des fertilisants les plus efficaces et les plus accessibles qui soit. Correctement utilisé au potager, cet engrais naturel et gratuit offre aux plantes une source d’azote gratuite et illimitée. Pourquoi utiliser l’urine n’est pas sale ? Comment bien l’appliquer, sur quelles cultures, et selon quel dosage ? Et quelles erreurs éviter avec votre « pipi » ?

Ce qu’il faut retenir :

L’urine contient autant d’azote que certains engrais vendus en jardinerie. Un adulte en produit suffisamment chaque année pour fertiliser entre 300 et 400 m² de potager, de quoi couvrir les besoins d’un jardin familial sans le moindre intrant de synthèse

Avant de l’utiliser au jardin, l’urine doit être stockée au moins 2 à 4 semaines dans un bidon hermétique : elle devient alors du lisain (pour « lisier humain »), stable et inodore à l’extérieur du contenant. Au moment d’arroser, diluez-le à raison d’1 litre pour 19 litres d’eau, versez au pied des plants, jamais sur les feuilles, et arrêtez tout apport un mois avant la récolte.

Les légumes qui répondent le mieux à cette fertilisation sont les choux, les salades, les épinards, les tomates et les poivrons. Les haricots et les pois, en revanche, n’en ont pas besoin : ils fabriquent eux-mêmes leur azote. Comme l’urine manque naturellement de potassium, associez-la à du compost mûr ou à des cendres de bois pour obtenir une fertilisation vraiment complète.

Du côté de la santé, la pratique est sans risque dès lors que vous séparez bien l’urine des selles lors de la collecte et que vous respectez le délai d’un mois avant récolte. En France, utiliser son urine dans son propre jardin est tout à fait légal.

Que contient l’urine de si utile ?

L’urine doit sa valeur fertilisante principalement à sa richesse en azote, l’élément dont les plantes ont le plus besoin pour se développer. Elle en contient 5 à 6 grammes par litre, sous forme d’urée, que les bactéries du sol transforment en nitrates assimilables par les racines en quelques jours seulement.

Un fumier ou un compost demande plusieurs mois, parfois deux ans, pour atteindre le même résultat. L’azote urinaire est donc disponible presque aussi rapidement que celui d’un engrais minéral de synthèse, mais gratuitement, et sans empreinte carbone. Idéal en somme si vous souhaitez jardiner pas cher sans dépenser une fortune en engrais.

L’urine contient aussi du phosphore (autour d’un gramme par litre) et du potassium (environ 2 g/L), soit les deux autres éléments que l’on retrouve sur les étiquette d’engrais sous la formule N-P-K. Pour mémoire, un engrais de synthèse polyvalent du commerce affiche typiquement un NPK de 10-10-10 ou 15-15-15 (proportions égales des trois éléments), ou encore 12-6-6 pour les formulations à dominante azotée destinées aux légumes. Pour comparaison, l’urine humaine présente un NPK naturel d’environ 6-1-2.

Source fertilisanteAzote (N)Phosphore (P)Potassium (K)
Urine humaine (1 litre)5 – 6 g1 – 1,5 g1,5 – 2 g
Sang séché (100 g)12 – 14 g1 – 2 g0,5 g
Corne broyée (100 g)12 – 14 g0,5 – 1 g0,2 g
Purin d’ortie dilué 1/10 (1 L)~0,1 gtraces~0,3 g
Composition moyenne d’1 litre d’urine comparé aux engrais courants

Le saviez-vous ? L’azote est le produit final de vos protéines

Lorsque vous consommez des protéines, votre corps décompose les acides aminés mais ne peut stocker l’azote excédentaire. Pour éviter l’intoxication par l’ammoniac, le foie transforme alors cet azote en urée, qui est ensuite évacuée par les reins via l’urine. La richesse de l’urine en azote dépend donc directement de votre alimentation : si les gros consommateurs de viande rejettent jusqu’à 4 kg d’azote par an, les végétariens en produisent environ 2 kg, ce qui reste amplement suffisant pour fertiliser 200 à 300 m² de jardin. Paradoxalement, les végétariens et végétaliens, qui sont les plus enclins à utiliser leur urine au jardin par sensibilité écologique, sont donc aussi ceux dont l’urine est la moins concentrée en azote.

Le seul point faible : le potassium

Pour la plupart des légumes-feuilles, les apports N-P sont suffisants. En revanche, pour les légumes-fruits : tomates, courgettes, poivrons, la quantité de potassium (K) de l’urine est insuffisante pour couvrir leurs besoins ; cette carence risque de se traduire par des fruits petits ou mal colorés. La solution : associez le lisain (l’urine stockée et prête à l’emploi, voir section suivante) à du compost mûr ou à des cendres de bois, naturellement riches en potassium. La formule recommandée par les agronomes spécialisés dans ce domaine est 3 litres de lisain + 3 litres de compost mûr par m² et par culture, une combinaison qui couvre à la fois les besoins en azote, en phosphore et en potassium.

Ce que ça représente concrètement

1 litre d’urine apporte autant d’azote que 100 g d’engrais organique du commerce, des produits vendus entre 20 et 40 €/kg d’azote. Sachant qu’un adulte produit 400 à 550 litres d’urine par an, utiliser l’urine comme fertilisant permet de couvrir les besoins de 300 à 400 m² de potager, bien au-delà de la surface d’un jardin familial moyen (20 à 100 m²).

Une efficacité confirmée par des essais agronomiques

Plusieurs études indépendantes, menées sur différents continents, montrent des résultats concluants. Pour l’urine appliquée sur des poireaux, des chercheurs suédois ont mesuré un niveau d’efficacité comparable à celui des engrais minéraux de synthèse. En Finlande, des choux fertilisés à l’urine ont eux-aussi atteint des rendements équivalents aux engrais industriels à dose égale d’azote (180 kg N/ha), avec un bénéfice inattendu : les parcelles fertilisées à l’urine présentaient moins de dommages causés par les insectes que les parcelles fertilisées industriellement. Des essais sur concombres en climat nordique ont confirmé des rendements similaires ou légèrement supérieurs aux engrais minéraux, sans aucun micro-organisme entérique détecté dans les fruits récoltés.

CultureSans fertilisationAvec urine diluéeGain
Laitue (30 j)230 g500 g×2,2
Épinard (30 j)52 g350 g×6,7
Tomate (4 mois)1 680 g6 084 g×3,6
Gains de rendement observés avec l’urine diluée

Recycler son urine est aussi un geste écologique

Chaque fois que nous tirons la chasse d’eau, nous gaspillons plusieurs litres d’eau potable, ainsi que des nutriments que des stations d’épuration devront ensuite éliminer à grands frais. Puis nous achetons des engrais industriels (dont la fabrication représente à elle seule 2 % de la consommation énergétique mondiale et 5 % des émissions mondiales de CO₂) pour remplacer ces mêmes nutriments.

Recycler son urine au potager, c’est donc sortir de ce cycle de gaspillage pour valoriser directement ce que nous produisons déjà.

Les chiffres à l’échelle de l’Europe donnent la mesure du problème. L’agriculture européenne importe 30 % de son azote, 68 % de son phosphate et 85 % de son potassium, dont une part significative provient de pays hors Union européenne. La fabrication de ces engrais représente aussi environ 5 % des émissions mondiales de CO₂. Dans le même temps, les stations d’épuration dépensent la moitié de leur budget de traitement à éliminer des nutriments que l’on aurait pu valoriser directement.

Quelques chiffres :

  • L’urine représente 1 % seulement du volume des eaux usées, mais elle concentre 50 à 80 % de l’azote, du phosphore et du potassium qui transitent par les stations d’épuration, et génère 50 % du coût total de leur traitement.
  • Les réserves mondiales de phosphate minier sont estimées à environ 100 ans au rythme d’extraction actuels. Contrairement au phosphore industriel, le phosphore de l’urine est directement assimilable par les plantes sans transformation, et non contaminé au cadmium contrairement à certains engrais miniers.
  • Valoriser l’urine dans un rayon de 100 km divise par 3 les émissions de gaz à effet de serre par rapport à la gestion conventionnelle en eaux usées. L’entreprise française Toopi Organics, qui collecte et concentre l’urine à l’échelle industrielle, aboutit à une empreinte carbone 169 fois inférieure à celle des engrais phosphatés minéraux importés.

La dimension géopolitique s’ajoute à cette dimension environnementale, puisque la France achète en effet de l’engrais azoté (parfois contaminé au cadmium) ou importe du gaz pour le fabriquer. Selon Fabien Esculier, chercheur à l’École des Ponts ParisTech et coordinateur du programme OCAPI, « tant que nous serons dépendants des engrais d’origine fossile pour notre subsistance, notre souveraineté alimentaire sera un leurre ».

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Est-ce sans danger ?

C’est la première question que se posent la plupart des jardiniers à qui l’on évoque cette pratique. Les trois inquiétudes les plus fréquentes étant : la propreté de l’urine, les éventuels résidus médicamenteux, et l’impact sur les légumes consommés.

L’urine est-elle sale ou dangereuse ?

L’urine d’une personne en bonne santé est stérile à la sortie du corps. Elle ne contient pas de bactéries pathogènes dangereuses pour l’homme, contrairement aux selles, qui en concentrent des millions par gramme. Le seul risque sanitaire réel survient lors de la collecte, si urine et selles se mélangent accidentellement, c’est pourquoi les séparer est la règle numéro un de cette pratique. Dans les conditions normales d’utilisation au jardin, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) considère que le risque pour la santé est négligeable.

Le saviez-vous ? Pourquoi l’urine est-elle jaune ?

L’urine doit sa couleur jaune à l’urobiline, un pigment produit lorsque les bactéries intestinales transforment la bilirubine, elle-même issue de la dégradation naturelle des globules rouges. En 2024, des chercheurs ont identifié l’enzyme clé de ce processus, la bilirubine réductase. Cette découverte importante explique aussi la jaunisse fréquente des bébés dans leurs premiers jours de vie. Leur flore intestinale étant immature, ils peinent à éliminer la bilirubine, ce qui provoque souvent cette jaunisse.

(Source : Nature Microbiology, janvier 2024)

Et si l’on prend des médicaments ?

C’est l’inquiétude la plus courante. Les médicaments sont en partie éliminés via les urines sous forme de résidus moléculaires. Mais, bonne nouvelle : après une seule semaine de stockage en bidon hermétique, ces résidus sont divisés par 1 000. Deux mécanismes s’ajoutent ensuite : les racines des plantes fonctionnent comme des filtres hypersélectifs, qui absorbent les minéraux simples (azote, phosphore, potassium) mais bloquent les grosses molécules des médicaments. Et un sol vivant et sain dégrade tout seul ces molécules grâce à sa biodiversité microbienne, plus efficacement qu’une station d’épuration. Pour absorber l’équivalent d’un comprimé de paracétamol via des légumes fertilisés à l’urine, il faudrait en manger 166 tonnes !

Quel impact sur les légumes

Utiliser l’urine n’a aucune conséquence négative sur les légumes ou sur le sol. La seule nuance concerne le sel : une alimentation très salée augmente la concentration en chlorure de sodium de l’urine. Le sel en excès dans le sol peut donc, à terme, nuire à sa structure et freiner la croissance des plantes. Mais une alimentation normalement équilibrée ne pose aucun problème.

Les quatre règles essentielles à respecter

  1. Séparer urine et selles lors de la collecte.
  2. Stocker l’urine en bidon hermétique (2 à 4 semaines minimum).
  3. Appliquer toujours au pied des plants, jamais sur les feuilles ni les parties comestibles.
  4. Arrêter tout apport au moins 30 jours avant la récolte.

Préparer le « lisain »

L’urine fraîche ne s’applique pas directement sur les cultures en place. Elle doit d’abord être stockée quelques semaines dans un contenant hermétique. L’urine ainsi préparée porte un nom : le lisain, contraction de « lisier humain ». Ce stockage n’est pas une contrainte anodine : il transforme profondément la composition de l’urine et la rend à la fois plus efficace et plus sûre à utiliser.

Pourquoi le stockage est indispensable

L’urine fraîche contient de l’urée, une molécule azotée instable qui, au contact de l’air, est rapidement dégradée en ammoniac gazeux. Ce processus entraîne une perte d’azote dans l’atmosphère et dégage une odeur forte dès que vous verser de l’urine fraîche sur le sol.

À l’inverse, en vieillissant dans un bidon fermé, l’urine devient plus alcaline, son pH monte de 6 à environ 9. Cette alcalinisation élimine naturellement la majorité des micro-organismes présents et stabilise l’azote sous une forme directement assimilable par les plantes. C’est ce qu’on appelle l’hygiénisation du lisain. Certains ajouts permettent de stabiliser l’urine de manière encore plus efficace :

  • Vinaigre blanc : 5 cl pour 5 litres, versés au fond du bidon avant remplissage. Le pH acide inhibe l’uréase et stabilise l’azote sous forme d’urée.
  • Acide citrique : 1 cuillère à soupe pour 5 litres, effet identique au vinaigre.
  • Cendres de bois : une poignée par bidon pour alcaliniser l’urine. Avantage : les cendres compensent aussi le déficit en potassium de l’urine.

Ne diluez pas l’urine avant de la stocker

Stockez toujours l’urine pure, car sa dilution augmente les risques de survie bactérienne. Le bidon ne doit également recevoir aucun nouvel apport d’urine fraîche pendant la période de repos.

Le matériel : un bidon de 5 litres suffit

Pas besoin de matériel spécifique pour commencer. Un bidon hermétique de 5 litres est le format le plus pratique : maniable, d’un poids raisonnable à plein et facile à verser dans un arrosoir. Conservez-le à l’abri de la lumière (un abri de jardin ou une cave font l’affaire). Le fonctionnement le plus simple : travailler en parallèle avec deux séries de bidons : une en cours de remplissage, l’autre en maturation.

Comment appliquer le lisain

Le lisain ne doit pas s’appliquer pur sur les cultures : il doit être dilué dans l’eau avant tout arrosage. Cette dilution évite de brûler les racines par un excès d’azote et évite une accumulation de sel dans le sol.

La dilution conseillée : 1/20

Des expérimentations menées par l’association Terre Vivante sur des laitues et des blettes ont testé plusieurs dilutions et conclu que le rapport 1/20 offre le meilleur équilibre. C’est aussi la préconisation constatée par la grande majorité des agronomes et jardiniers expérimentés qui utilisent cette pratique.

En pratique : remplissez votre arrosoir de 10 litres avec 9,5 litres d’eau, puis ajoutez 0,5 litre de lisain. Versez toujours l’eau en premier, puis le lisain par-dessus, car l’ordre inverse provoque de la mousse et des émanations d’ammoniac. Retirez la douchette pour arroser au ras du sol. Ce demi-arrosoir couvre 2 m².

Deux méthodes d’application selon le moment

Le lisain peut s’utiliser avant comme pendant la culture.

Méthode 1 – Fertilisation de fond (avant plantation) : versez le lisain non dilué dans un sillon peu profond le long des futures lignes de culture, refermez immédiatement avec de la terre et arrosez abondamment à l’eau claire. Respectez ensuite un délai de 15 jours minimum avant tout semis direct, l’ammoniac concentré bloque la germination des graines, ou d’une semaine avant un repiquage de plants.

Méthode 2 – Fertilisation d’entretien (en cours de culture) : versez le lisain dilué au 1/20 directement au pied des plants, jamais sur les feuilles ni sur les parties comestibles. Renouvelez toutes les 2 à 3 semaines, 2 ou 3 fois par saison au maximum. Poireaux, choux et blettes sont les cultures qui répondent le mieux et le plus rapidement à ces apports.

La règle des 30 jours avant la récolte

L’apport de lisain doit cesser au minimum 30 jours avant la récolte. Ce délai garantit la dissipation de l’excès d’azote dans les parties comestibles, et l’absence de contact de l’urine avec les végétaux au moment de la cueillette.

Pour les cultures à récolte étalée comme les tomates ou les courgettes, arrêtez dès que les premières récoltes deviennent envisageables. Pour les cultures à récolte étalée (tomates, courgettes), arrêter les apports dès que les premières récoltes approchent, même si la plante continue de produire. À ce stade, la croissance végétative est de toute façon terminée et l’azote supplémentaire ne serait plus utile.

Les précautions à prendre pour chaque application

  • Arrosez au ras du sol, jamais en aspersion, pour éviter les pertes d’azote par volatilisation et les brûlures foliaires.
  • Enfouissez ou couvrez immédiatement après application : un binage superficiel, du paillage ou de la tonte d’herbe absorbent le lisain en quelques minutes et suppriment les odeurs résiduelles.
  • Maintenez une distance d’environ 10 cm des racines pour les jeunes plants, pour éviter tout contact direct avec l’azote ammoniacal concentré.
  • N’appliquez pas le lisain sur un sol en stress hydrique sévère : hydratez d’abord à l’eau claire, puis appliquez le lisain.
  • Attendez que le sol dépasse 15 °C pour les espèces sensibles à l’ammonium : concombre, fraisier, sauge, zinnia, chrysanthème.

Quand l’appliquer dans la saison ?

La fertilisation au lisain est conditionnée par la température du sol. En dessous de 12 °C, les bactéries nitrifiantes du sol sont inactives : l’azote ammoniacal ne se transforme pas en nitrates, et les plantes ne peuvent pas l’absorber. La règle générale est d’arrêter les apports au plus tard aux deux tiers du cycle entre la plantation et la récolte : pour une tomate plantée mi-mai et récoltée fin septembre, le dernier apport doit intervenir vers la mi-août.

  • Fin février – début mars (sous serre) : premiers apports de fond possibles, le sol y atteint 12 °C bien avant la pleine terre.
  • Mi-avril (pleine terre) : démarrage des apports avant les plantations de printemps.
  • Mai – juillet : fenêtre idéale pour les apports d’entretien, les plantes sont en pleine croissance végétative.
  • Août : réduire ou stopper. Un apport azoté tardif stimule la végétation au détriment de la fructification et favorise les maladies fongiques d’automne.
  • Septembre – octobre (sous serre) : fenêtre supplémentaire pour céleris, poireaux tardifs et épinards d’automne.

Le saviez-vous ? Une pratique vieille de deux mille ans

L’usage de l’urine comme engrais est documenté depuis plus de deux millénaires. Les manuels d’agronomie les plus anciens, chinois, grecs, romains, arabes, expliquent déjà comment l’utiliser en évitant la transmission de maladies. À Tenochtitlan, capitale de l’Empire aztèque, un système élaboré de vidange des excréta fertilisait les terres avoisinantes. Dans la région de Shanghai, le « commerce du jus doré » s’effectuait par bateau depuis le XVIe siècle. À Lille au XVIIIe siècle, des paysans étendaient de la paille dans les rues pour absorber les matières organiques, récupérées sous forme de fumier. C’est la révolution industrielle et l’apparition des engrais de synthèse, en particulier le procédé Haber-Bosch en 1913, généralisé après 1945, qui a rompu ce cycle. (Source : Fabien Esculier, Une autre histoire des excréments, Actes Sud, 2026 ; Le Monde, avril 2026.)

Quelles cultures fertiliser, et à quelle dose ?

L’azote de l’urine profite à toutes les plantes qui en ont besoin, mais pas forcément en même quantité. En règle générale, les légumes qui développent beaucoup de feuilles ou de tiges : choux, épinards, laitues, poireaux… sont les plus gourmands en azote et ceux qui répondent le plus spectaculairement aux apports de lisain. Les cultures productrices de racines : carottes, navets, betteraves, etc. en ont besoin, mais en quantité modérée. Il existe enfin une catégorie à éviter : les légumineuses (haricots, pois, fèves), qui sont capables de fixer l’azote d’elles-mêmes, un apport supplémentaire pourrait déséquilibrer leur croissance.

Type de cultureBesoins en azoteDose totale/m²/saison
Choux, bettes, épinards, laituesTrès élevés2 à 4 L
Tomates, poivrons, aubergines, courgettesÉlevés1,5 à 3 L
Poireaux, céleris, fenouilMoyens à élevés1,5 à 2 L
Carottes, betteraves, navetsMoyens1 à 1,5 L
Légumineuses : haricots, pois, fèvesFaibles (fixation autonome)0 – inutile
Arbres et arbustes fruitiersVariables2 à 3 L
Doses cumulées de lisain par m² et par saison selon la culture

La règle de dosage la plus simple

L’Institut Environnemental de Stockholm a formulé une règle pratique universelle : l’urine produite par une personne en 24 heures suffit à fertiliser 1 m² de potager sur toute une saison de croissance. La dose qui commencerait à être toxique pour les plantes est quatre fois supérieure à cette quantité. Le surdosage accidentel à l’échelle d’un jardin familial est donc extrêmement improbable.

Les arbres et arbustes fruitiers

Le lisain fonctionne aussi très bien pour les arbres et arbustes fruitiers, à condition de l’appliquer au sol autour du pied, jamais contre le tronc, car l’azote concentré peut brûler l’écorce. Des essais conduits à Uppsala (Suède) sur des groseilliers, cassissiers et rosiers montrent une vigueur visiblement améliorée après des apports réguliers. Deux apports par an suffisent généralement : au printemps à la reprise végétative, et un au début de l’été. Au-delà, le risque est de stimuler une croissance végétative tardive qui affaiblit les ramifications et les expose aux gelées hivernales.

Et en hydroponie ?

L’urine humaine peut également être utilisée en hydroponie, c’est-à-dire pour faire pousser des plantes sans terre, dans un liquide nutritif. Un essai mené à l’Institut universitaire de Design Post-Industriel de Bâle (Suisse), documenté par l’équipe OCAPI, a montré que du maïs et d’autres plantes prospèrent avec de l’urine comme seul liquide nutritif, sur un simple support de billes d’argile. Une piste de valorisation supplémentaire pour ceux qui souhaitent cultiver en espace réduit, notamment en intérieur ou sous serre.

L’urine au compost : une utilisation simple pour commencer

Avant de se lancer dans l’application directe sur les cultures, beaucoup de jardiniers préfèrent commencer par une utilisation encore plus simple, en versant l’urine directement sur leur tas de compost. C’est une très bonne entrée en matière, qui permet de comprendre le principe de l’urine comme activateur azoté sans modifier ses habitudes d’arrosage.

Le principe est le suivant : un tas de compost sec et riche en matières carbonées (feuilles mortes, paille, copeaux de bois) manque souvent d’azote pour démarrer ou relancer sa décomposition. L’urée de l’urine fraîche permet de nourrir directement les bactéries décomposantes et apporte l’humidité nécessaire sans mobiliser d’eau potable. Comptez 1 à 2 litres d’urine fraîche par retournement pour un tas familial d’environ 1 m³. Retournez immédiatement après pour enfouir l’urine au cœur du tas, là où l’activité microbienne est la plus intense.

L’autre intérêt du compost comme intermédiaire : il concentre et transforme les nutriments de l’urine sous une forme encore plus stable et progressive pour les plantes. Le mélange lisain mûr + compost fini (3 litres de chaque par m² de culture) est la formule d’apport la plus complète et la plus équilibrée car elle couvre à la fois les besoins en azote (lisain), en potassium et en oligo-éléments (compost), et améliore simultanément la structure du sol.

Utiliser l’urine pour les cultures sous serre

Pour les jardiniers qui cultivent sous serre, le lisain présente un avantage thermique significatif. Rappel : pour que l’azote du lisain soit transformé en nitrates assimilables par les plantes, les bactéries du sol ont besoin d’une température d’au minimum 12 °C. Le sol d’une serre froide bien exposée atteint cette température dès début mars, soit 6 à 8 semaines avant la terre extérieure, ce qui est particulièrement utile pour les cultures de printemps précoce et les productions d’automne prolongées.

Les cultures sous serre les plus adaptées

Les tomates, aubergines, poivrons et piments, concombres, melons et laitues hors-saison sont les cultures les plus gourmandes en azote à être cultivées sous serre. Un apport de lisain dilué au 1/30 plutôt qu’au 1/20 (lire ci-dessous) toutes les 2 à 3 semaines se traduit généralement par des plants plus vigoureux en moins d’une semaine, car l’azote ammoniacal agit vite sur des plantes en pleine croissance. Pour le concombre, attendez que le sol dépasse 15 °C avant tout apport : c’est une espèce sensible à l’ammonium par temps froid, qui peut montrer des signes de brûlure racinaire si la température du sol est insuffisante.

Comment gérer les odeurs en espace clos

Le principal inconvénient de l’utilisation du lisain sous serre est olfactif. En espace fermé et chaud, les émanations d’ammoniac persistent plus longtemps qu’en plein air. Comment éviter de subir ces mauvaises odeurs ?

  1. Arrosez en tout début de matinée, avant que la serre ait accumulé trop de chaleur. La température encore fraîche limitera la volatilisation de l’ammoniac.
  2. Utilisez systématiquement la dilution 1/30 plutôt que 1/20 en espace clos.
  3. Ouvrez immédiatement toutes les ouvertures de votre serre : portes, fenêtres et vérins, ouvertures latérales et maintenez la ventilation pendant au moins 1 heure après l’application.
  4. Évitez les applications en plein soleil de milieu de journée : la chaleur d’une serre fermée en été (30 à 45 °C) accélère la volatilisation de l’ammoniac, qui peut alors provoquer des brûlures foliaires sur les plantes en contact avec l’air chargé.

Surveiller la salinité à partir de la 3e saison

Contrairement au plein air, il n’y a pas de pluie sous serre pour lessiver les excédents de sel qui s’accumulent dans le sol après des apports répétés. Dès la 3e ou 4e saison d’utilisation régulière, incorporez 5 litres de compost mûr par m² à chaque renouvellement de culture, et effectuez un arrosage copieux à l’eau claire en fin de saison pour rincer les sels en profondeur.

Comment collecter l’urine facilement

La question de la collecte est souvent ce qui freine les jardiniers au départ, et c’est compréhensible. Dans les faits, plusieurs solutions existent pour faciliter cette collecte, que vous soyez un homme ou une femme.

SolutionPour quiCoûtPraticité
Bidon de 5 L recycléHommes principalementGratuitTrès bonne
Pisse-debout / urinoir fémininFemmes5 – 20 €Très bonne après prise en main
Toilettes sèches à séparateurTous50 – 300 €Excellente, le plus confortable
Solutions de collecte de l’urine

Potentiel fertilisant annuel d’un adulte

Un adulte produit 400 à 550 litres d’urine par an, contenant 2,5 à 4,5 kg d’azote, 0,35 à 0,5 kg de phosphore et 0,9 à 1,4 kg de potassium. Ce volume suffit à fertiliser entre 300 et 400 m² de potager. La collecte d’une seule personne au foyer couvre donc en général l’ensemble des besoins azotés du jardin familial.

Des filières collectives qui fonctionnent déjà

Pour les habitants en appartement ou ceux qui souhaitent s’inscrire dans une démarche collective, des circuits de collecte et de valorisation existent déjà en France. Le projet ENVILLE organise la collecte à domicile dans des AMAP : les membres apportent leur urine à leur agriculteur partenaire lors de la livraison hebdomadaire de légumes. Le démonstrateur Kolos à Lyon a testé l’épandage de lisain sur des parcelles de maïs-grain avec du matériel agricole classique.

La startup girondine Toopi Organics a développé un modèle industriel original : elle collecte l’urine lors de festivals (Rock en Seine, Solidays, Hellfest), sur des aires d’autoroute Vinci et dans des parcs d’attraction comme le Futuroscope, via des urinoirs sans eau reliés à des cuves. L’urine est ensuite filtrée, hygiénisée et fermentée dans son usine en Gironde pour produire le Lactopi Start, un biostimulant agricole homologué en agriculture biologique dans cinq pays européens 600 000 litres collectés en 2025.

Est-ce légal d’utiliser l’urine au potager ?

En France, l’urine est techniquement qualifiée de déchet au sens du Code de l’environnement, au même titre que les boues de stations d’épuration. Mais aucune disposition légale n’interdit à un particulier d’utiliser sa propre urine dans son propre jardin à des fins non commerciales. La pratique est donc légale à titre personnel, dans un cadre domestique.

Le programme de recherche OCAPI de l’École des Ponts ParisTech plaide depuis plusieurs années pour requalifier l’urine de « déchet » en « produit valorisable », afin d’ouvrir la voie à un usage agricole réglementé en France. Le rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé de 2012 confirme que le simple stockage en récipient fermé suffit à rendre l’urine utilisable sans danger pour la santé humaine. Un paradoxe juridique mérite d’être noté : l’épandage agricole de lisier animal, qui mélange urines et fèces et peut contenir davantage de contaminants bactériens, est encadré et autorisé par la loi ; l’urine humaine seule, chimiquement plus propre, reste légalement un « déchet ».

Questions fréquentes

Peut-on utiliser l’urine fraîche directement sur les plantes ?

Non, pas sur les cultures en place. L’urine fraîche non diluée est trop concentrée en ammoniac : elle peut brûler les racines et bloquer la germination des graines. En revanche, elle peut être versée directement sur un compost sec et carboné pour accélérer sa décomposition. Pour fertiliser les cultures, l’urine doit d’abord être stockée 2 à 4 semaines minimum en bidon hermétique (c’est le lisain), puis diluée au 1/20 avant application.

Quelle est la meilleure dilution ?

1 litre de lisain pour 19 litres d’eau (dilution 1/20). Des expérimentations de Terre Vivante ont confirmé que c’est le meilleur équilibre entre rendement des légumes, taux de nitrates dans les parties récoltées et salinité du sol à long terme. Sous serre, passez à 1/30 pour limiter les émanations en espace clos.

L’urine est-elle dangereuse si on prend des médicaments ?

Un stockage en bidon hermétique suffit à écarter le risque. Après une semaine de stockage, les résidus médicamenteux sont divisés par 1 000. Les racines des plantes bloquent par ailleurs les grosses molécules carbonées des médicaments, et le sol les dégrade lui-même efficacement. Pour un traitement lourd (chimiothérapie), préférez par précaution un stockage de 6 mois avant utilisation.

Combien de surface peut-on fertiliser ?

Un adulte produit 400 à 550 litres d’urine par an, ce qui représente de quoi fertiliser 300 à 400 m², soit bien au-delà des besoins d’un jardin familial moyen. La règle pratique de l’Institut Environnemental de Stockholm est que l’urine produite en 24 heures par une personne suffit à fertiliser 1 m² de potager sur toute une saison de croissance.

Comment éviter les mauvaises odeurs ?

Quatre pratiques combinées éliminent la quasi-totalité des odeurs : stocker en bidon hermétique avec bouchon vissant ; ajouter 5 cl de vinaigre blanc au fond du bidon avant remplissage (le pH acide bloque la volatilisation de l’ammoniac) ; verser l’eau en premier dans l’arrosoir et le lisain par-dessus ; arroser au pied des plants et couvrir immédiatement avec du paillage. Un sol riche en matières organiques fait disparaître les odeurs en moins de 2 minutes. Sous serre, ventilez au moins 1 heure après application.

L’urine peut-elle remplacer tous les engrais du commerce ?

Pour l’azote et le phosphore, oui. Pour le potassium, les apports de l’urine sont insuffisants pour les cultures productrices de fruits (tomates, courgettes, poivrons). La formule la plus complète : 3 litres de lisain + 3 litres de compost mûr par m² et par culture permet de couvrir les trois éléments N-P-K et améliore simultanément la structure du sol.

L’urine peut-elle repousser les nuisibles ?

En raison de l’odeur d’ammoniac, l’urine fraîche concentrée peut avoir un effet répulsif, mais limité, sur les grands mammifères comme les chevreuils. Cet effet disparaît en quelques heures. Le lisain bien stocké et incorporé au sol n’émet pratiquement pas d’odeur en surface. Aucun effet documenté n’existe sur les limaces, pucerons ou autres insectes ravageurs courants.


Sources et références scientifiques

  • Renaud de LoozeL’urine, de l’or liquide au jardin, Éditions Terran, 2018.
  • Fabien EsculierUne autre histoire des excréments, Actes Sud, 2026. Entretien dans Le Monde, 19 avril 2026.
  • Carol SteinfeldLiquid Gold: The Lore and Logic of Using Urine to Grow Plants, Ecowaters Books, 2004.
  • Richert A., Gensch R., Jönsson H., Stenström T.-A., Dagerskog L.Conseils Pratiques pour une Utilisation de l’Urine en Production Agricole, Stockholm Environment Institute, EcoSanRes Series 2011-3.
  • Jönsson H., Richert Stintzing A., Vinnerås B., Salomon E.Guidelines on the Use of Urine and Faeces in Crop Production, Stockholm Environment Institute / EcoSanRes, 2004.
  • Vinnerås, B.Possibilities for sustainable nutrient recycling by faecal separation combined with urine diversion, SLU, 2002.
  • Kirchmann H. et Pettersson S.Human urine – chemical composition and fertilizer efficiency, Fertilizer Research 40, 1995.
  • Johansson M. et al.Urine separation – closing the nutrient cycle, Stockholm Water Company, 2001.
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  • Morgan, P.Experiments using urine and humus derived from ecological toilets as a source of nutrients for growing crops, 3rd World Water Forum, 2003.
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  • OMSDirectives pour l’utilisation sans risque des eaux usées, des excréta et des eaux ménagères – Vol. IV, 2012. who.int
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  • Martin T. et al.Human urine-based fertilizers: A review, Critical Reviews in Environmental Science and Technology, 2020.
  • Terre VivanteExpérimentation : Urine, de l’or au jardin. terrevivante.org
  • Jan-Olof DrangertPerceptions, Urine Blindness and Urban Agriculture, Linköping University, 1997.
  • Toopi OrganicsValorisation industrielle de l’urine humaine, 2024. toopi-organics.com
  • Rich Earth Institute – Guide de fertilisation avec l’urine humaine, 2024. richearthinstitute.org
  • Terre & HumanismeL’urine, un fertilisant fantastique. formation.terre-humanisme.org
  • SNHFL’urine comme engrais au jardin ? snhf.org
  • Eawag / Vuna (Suisse) – Engrais Aurin à base d’urine, commercialisé depuis 2016. eawag.ch
  • Le Monde – Vidéo-reportage « Comment l’urine humaine pourrait aider les agriculteurs du futur », août 2020. lemonde.fr

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